Le deuil de la normalité

« Tout le monde est un génie. Mais si on juge un poisson sur sa capacité à grimper à un arbre, il passera sa vie à croire qu’il est stupide. »
Albert Einstein

L’individu que je suis présente une condition particulière appelée « trouble de la modulation sensorielle ». En d’autres mots, je suis une personne « hypersensible » sensoriellement parlant (entre autres).

En quoi consiste l’hypersensibilité sensorielle? C’est simple : tous les signaux reçus par mes sens sont interprétés par mon cerveau comme si leur intensité était quintuplée, et parfois, ils lui donnent même l’impression que ma vie est en danger. Résultat : mes réactions aux stimulis sont exagérées aux yeux du commun des mortels. Mais mon cerveau, lui, croit vraiment qu’il y a un danger!

Cette condition a des impacts concrets dans ma vie : je tolère difficilement le bruit, même s’il est léger, je me sens submergée si je vois/entends/ressens/perçois trop de choses en même temps (une boîte de réception de courriels trop remplie, une pyramide de vaisselle sur un comptoir de cuisine, une réunion où plusieurs personnes parlent en même temps, un long trajet de magasinage, la vibration des mouvements du corps qui reçoit des coups dans un cours d’art martial, quelqu’un qui bâille bruyamment, qui chuchote ou qui fredonne)…

Ainsi, au quotidien, travailler dans un bureau à aire ouverte peut devenir insupportable, le bruit d’un klaxon de voiture me donne envie de mordre, l’odeur de fumée de cigarette d’un automobiliste qui me précède sur la route me dérange, j’évite les endroits bruyants, je m’impatiente devant mes proches parce qu’ils chantonnent, je fais les gros yeux aux gens dans des endroits publics parce qu’ils sifflent, je n’aime pas magasiner et je dois m’asseoir immobile dans le silence après un après-midi au centre d’achats… En revanche, j’ai appris à bien classer mes courriels et à ranger mon bureau pour que rien ne traîne à la vue… Mais, j’ai dû troquer mon sport de combat préféré pour le yoga.

Le problème, ce n’est pas tant de trop ressentir, parce que j’ai vécu ainsi toute ma vie sans le comprendre, jusqu’à récemment. C’est de me sentir inadéquate, voire même handicapée à cause de cette condition.

J’ai bien compris qu’il me fallait respecter mes limites pour bien vivre avec « elle ». Mais il demeure un sentiment d’échec de me trouver limitée, justement. Un espèce de deuil de la normalité. Quoi? Norma-quoi?

Je me suis toujours sentie « à part des autres ». Même si j’avais le même nombre de doigts et d’orteils que mes camarades de classe, même quand je me coiffais exactement comme les autres filles… Et depuis que je suis adulte, j’essaie de faire « comme les autres » selon les balises émises par notre société qui déterminent ce qu’est « une vie normale ».

J’ai ressenti un étrange réconfort lorsque j’ai assisté la première fois à un défilé de la Fierté gaie, quand mes yeux se sont arrêtés sur le mot ÊTRE écrit en lettres blanches au creux d’une tresse de ballons multicolores. Je me sentais beaucoup d’affinités avec ces gens qui ont dû sortir d’un placard émotionnel et social pour affirmer qui ils sont, avec sincérité et authenticité, courage et humilité, pour être fidèles à eux-mêmes, pour rétablir l’harmonie en leur intérieur. Se donner le droit d’être qui on est, au risque de déplaire aux autres, voilà une notion qui me touchait tout particulièrement.

J’ai compris que ce qu’on nomme « coming-out » dans la communauté gaie est un processus qui commence déjà par soi : accepter qui l’on est pour soi-même, devant le miroir. Affronter l’illusion et voir tout à coup la vie sous un autre angle, l’angle qu’on avait jusque là évité d’envisager. Sortir du  mensonge et s’avouer à soi-même sa vérité. Et se tendre la main à soi-même, accepter, sourire et choisir d’aimer ce qu’on est, même si on ne l’a pas choisi, même si cela signifie de devoir faire le deuil d’une vie dite « normale » aux yeux des autres.

Because it gets better.

À un(e) ami(e) homosexuel(le), je ne dirais pas d’insister et de faire semblant d’être attiré(e) par le sexe opposé. À moi-même, je dois cesser d’insister et accepter que mon sport de combat préféré ne me convient pas, même s’il me donne parfois des palpitations enivrantes. À l’instar d’une relation amoureuse, ce n’est pas toujours par manque d’amour que l’on doit se séparer de son sport favori.

Également, dois-je avouer que je suis une personne tellement plus sereine, agréable et équilibrée lorsque mon besoin de calme est respecté et honoré. Pourquoi donc nier mes besoins et continuer d’envisager « changer et m’adapter » dans des environnements qui ne me conviennent pas?

Il n’y a qu’une façon de vivre avec une condition limitative : c’est de s’adapter, d’adapter son mode de vie à ses besoins spécifiques, de respecter ses besoins, d’honorer ses particularités. Si aux yeux des autres, cette condition est un handicap, aux miens, elle peut être l’occasion de changer ma vie, de m’écouter davantage, de me respecter vraiment, sans me juger, et de prendre soin de moi.

Alors ce soir, je sors du placard, je me regarde dans le miroir et je me dis « Je dois me rendre à l’évidence, je suis hypersensible. Et tu sais quoi? Ce n’est pas la fin du monde : j’ai le droit d’être heureuse quand même ».

Maintenant, la prochaine étape, c’est de sortir du placard devant d’autres personnes en n’ayant pas honte d’être qui je suis, sans m’excuser, ni me nier. Parce que maintenant, le courage d’exprimer mes limites est pour moi plus important que la volonté de tolérer l’inconfort et de me taire (pour prouver quoi au juste?). De toute façon, si je suis forcée de sortir du placard, c’est justement parce que me taire ne fonctionne plus, car je ne tolère plus l’inconfort trop longtemps toléré.

Je vous souhaite à vous aussi d’avoir le courage du respect de vous-même.

France

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